EN MER

La nuit, dans un canot à moteur. Onomatopées

enregistrées préalablement par les deux acteurs

et accompagnant leur dialogue.

LE MOTEUR : Tom-tom-tom-tom (etc.).

LA SIRÈNE : Tou-oute !… Tou-oute… (etc.).

lamer : Plouf… Plou-ouf !… (etc.)

Sirène.

UN : Ne tirez pas tout le temps le cordon de la sirène. Ça a l’air bête.

DEUX : Faut bien que je m’occupe, non ? Naturellement, vous vous êtes emparé du gouvernail, à chaque fois qu’il y a quelque chose d’un peu amusant à faire, c’est vous qui le faites.

UN : Je vous l’ai dit : je ne vous donnerai pas le gouvernail avant que vous ayez retrouvé la boussole.

DEUX : Jamais plus je ne me promènerai en mer avec vous. Cette histoire de boussole, c’est un prétexte pour ne pas me donner le gouvernail. Vous savez très bien que je ne la retrouverai pas, puisqu’il fait complètement nuit et que vous n’avez même pas pensé à emporter la moindre bougie.

UN : Cherchez-la avec vos mains.

DEUX : Ça fait trois heures et demie que je tâte. Et en admettant même que je la retrouve, cette boussole, on ne verrait pas l’aiguille. Vous n’allez pas me dire qu’on pourrait la tâter, l’aiguille. Et puis, à quoi ça nous servirait de savoir où est le nord ? Le nord, il est toujours au même endroit. Ce qu’il faudrait savoir, c’est l’endroit où se trouve notre bateau. Hein, à votre avis, où il est, notre bateau ?

UN : En pleine mer.

DEUX : Oh… vous m’avez déjà dit ça au début de l’après-midi. Moi, je n’y crois plus. Depuis le temps qu’on marche, on devrait en être sorti.

Sirène.

UN : Le cordon de la sirène, je vais finir par y faire un nœud ! Si c’est ça que vous cherchez.

DEUX : C’est la sirène à brume ! Si on la fait pas fonctionner quand il y a de la brume, pas la peine d’avoir une sirène à brume !

UN : Alors, prévenez-moi. À chaque fois que vous faites tou-oute, comme ça, moi ça me retourne les sangs. Je perds le gouvernail.

DEUX : Ah ben c’est intelligent !

UN : Ce n’est pas intelligent, c’est pénible ! Parce qu’une fois que je l’ai perdu, moi, il me faut un moment pour le retrouver dans le noir. Et pendant ce temps-là, si le bateau fait demi-tour, comment vou-lez-vous que je le sache !

DEUX : Ne jamais lâcher le gouvernail, c’est une règle élémentaire dans la navigation ! Même quand le navire explose, on ne lâche pas le gouvernail !

UN : Venez donc m’aider à le retrouver, au lieu de faire la mauvaise tête.

DEUX : Vous ne l’avez pas encore retrouvé ? Eh bien nous voilà propres. Je vous garantis…

Sirène.

Je vous garantis que si je le retrouve, je ne suis pas près de vous le rendre, le gouvernail.

UN : Enfin, tout de même, où est-il ? Ça ne disparaît pas comme ça, un gouvernail. Ah ! je le tiens.

DEUX : Je vais finir par me fâcher. Lâchez-moi la jambe tout de suite.

UN : C’est votre jambe ? Vous avez une jambe qui ressemble à un gouvernail. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Je n’y suis pour rien.

DEUX : Ça ! On ne peut pas dire que vous soyez pour grand-chose dans quoi que ce soit. Moi, je n’appelle pas ça naviguer, ce qu’on fait en ce moment.

UN : Vous tournez tout au pire. Dites que nous naviguons sans le moindre résultat. Mais pour ce qui est de naviguer, moi je trouve que nous naviguons.

DEUX : Levez-vous, que je tâte si par hasard vous ne seriez pas assis dessus.

UN : Sur le gouvernail ? Non, je le sentirais. Ah, ben si, vous avez raison, je suis assis dessus. DEUX : Passez-le-moi.

UN : Non. Retrouvez d’abord la boussole.

DEUX : Je m’en fiche, je vais vous envoyer un coup de sirène toutes les vingt secondes.

Le moteur cesse de faire : tom-tom.

Il fait : pim-pim.

UN : Vous entendez ?

DEUX : Quoi ?

UN : Le moteur. Tout à l’heure, il faisait tom-tom-tom.

DEUX : Oui. Il y a quelque chose de changé. Maintenant il ferait plutôt pim-pim-pim. C’est grave ?

UN : C’est grave, c’est grave !… Je ne sais pas, moi. Ça dépend. Si nous approchons de Honfleur, ce n’est pas très grave. Si nous nous approchons de Honfleur, mais que Honfleur est séparé de nous par une grande distance, c’est déjà plus grave. Si nous nous éloignons de Honfleur, c’est extrêmement grave.

Sirène.

Raté ! Cette fois, je le tenais avec mes deux mains et mes deux genoux.

DEUX : Jamais je n’aurais dû accepter de me promener en mer avec vous. À quoi ça sert, de se promener en mer ? Hein ? Vous le saviez, vous, que la mer, c’est pas fait pour ça. On voit bien que rien n’est prévu pour la promenade, dans ce machin.

Le moteur fait : pof-pof.

Ah… ah…

DEUX : Oui, il ne fait plus pim-pim.

UN : Il ferait plutôt pof-pof.

DEUX, après un temps, le moteur se tait : Maintenant, il ne fait plus rien du tout. C’est signe de quoi ?

UN : C’est signe de rien du tout. Du moins, je le suppose. Pom-pom-pom, ça voulait dire qu’il y avait encore du mazout dans le réservoir. Ce qu’on entend maintenant, ce doit être signe que dans le réservoir il n’y a plus rien du tout.

DEUX : Oui. Eh bien tout ça, moi : vivement qu’on soit à Honfleur, parce que j’en ai assez… Moi, demain je travaille.

UN : Si ça suffisait qu’on en ait assez pour qu’on soit vivement à Honfleur, tout le monde y serait depuis longtemps. Tirez donc le cordon, c’est le moment.

DEUX : Ne lâchez pas le gouvernail.

UN : Ça n’a plus guère d’importance, maintenant. On ne bouge plus.

DEUX : On ne sait jamais. Il peut y avoir des courants.

La sirène fait : tu-ute.

Vous avez entendu ? La sirène ? Tout à l’heure elle faisait Tou-oute. Maintenant, elle fait autre chose. Écoutez.

Sirène.

UN : Oui. C’est encore plus ridicule. Personne ne va nous prendre au sérieux.

DEUX : C’est que demain, moi, j’ai rendez-vous à Montmartre. Il faut que j’y sois.

UN : Eh bien, tirez le cordon jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus.

DEUX : Je tire. Mais que voilà une situation pénible !

Sirène.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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